J’ai longtemps exercé des métiers qu’aucun enfant ne dessine quand on lui demande ce qu’il voudra faire plus tard. Auditeur interne. Contrôleur des risques. Trésorier. Gestionnaire d’actifs. Des métiers sérieux, avec des tableaux Excel qui comportent suffisamment d’onglets pour décourager toute contestation.
À vingt ans, cela me faisait rêver. Pas vraiment les tableaux Excel. Plutôt ce qu’il y avait autour. Les immeubles vitrés. Les costumes bleu nuit. Les taxis payés par l’entreprise. Les téléphones posés sur les tables des bons restaurants, écran retourné, parce que les gens importants savent profiter du moment tout en restant joignables par Singapour.
Personne autour de moi n’était cadre ou entrepreneur. J’avais donc inventé le cadre supérieur à partir de quelques indices assez fragiles. Il avait une cravate Hermès, un bureau avec vue sur Central Park et une fatigue internationale. Je voulais devenir lui.
J’ai fait les bonnes études, puis de l’audit, de la finance et du management. J’ai travaillé dans un grand cabinet et dans de grandes entreprises. J’ai pris des avions tôt, dormi dans des hôtels où l’on sert exactement les mêmes œufs brouillés de Milan à Moscou et assisté à des réunions dont la conclusion principale était qu’il faudrait organiser une autre réunion.
J’ai aimé ce monde. Il m’a emmené loin. Il m’a confié des sujets compliqués, des équipes, des budgets et même parfois, vingt-cinq personnes dont plusieurs savaient faire leur métier bien mieux que moi. Il m’a surtout permis d’observer.
J’ai vu des gens très intelligents perdre leurs moyens devant une slide légèrement mal alignée. Des directeurs demander de la transparence dans des salles où chacun savait parfaitement ce qu’il ne fallait pas dire. Des équipes sacrifier leur soirée puis recevoir cinq pizzas empilées sur une table de réunion, quelque part entre la reconnaissance officielle et le tarif étudiant.
J’ai vu des promotions déplacer les chaises à la cantine. Des collègues courageux seulement après la décision. Des managers annoncer qu’ils n’avaient « aucun problème » avec une voix qui indiquait déjà plusieurs problèmes, dont un assez personnel.
J’ai aussi vu des gens formidables. Ceux qui commencent par soupirer, expliquer que tout est impossible, puis reviennent trois heures plus tard avec la solution. Ceux qui arrivent avant huit heures et connaissent les erreurs du mois prochain avant même que les autres aient terminé celles du mois précédent. Ceux qui retiennent la porte, apportent un café ou restent cinq minutes de plus sans transformer le geste en valeur d’entreprise.
J’ai rencontré ma femme au travail, au milieu des mails trop longs et des gens qui proposaient de « se caler un point ». Cela m’interdit probablement de devenir trop critique sur le sujet.
Nous avons eu trois filles. Le travail est entré avec nous à la maison. Il se posait dans le couloir, dans une sacoche d’ordinateur à côté d’une draisienne. Il revenait au dîner par un téléphone retourné sur la table. Il partait parfois en déplacement pendant qu’un gala de danse avait lieu ailleurs.
À l’époque, je trouvais cela normal. Le monde professionnel possède beaucoup de mots pour rendre les choses normales. On n’est pas perdu, on manque de visibilité. On n’est pas épuisé, on traverse une période intense. On ne sait pas quoi faire, on attend un arbitrage.
Un jour, ma propre ligne de CV s’est arrêtée. La fin a été propre si on peut dire. Violente. Avec des rendez-vous, des phrases préparées et des accès informatiques coupés avec une efficacité que plusieurs projets stratégiques auraient pu lui envier.
J’ai ensuite créé avec mon épouse une entreprise de prospective. Nous avons aidé à penser les futurs, au pluriel, ce qui aurait déjà dû nous alerter sur la charge de travail. Nous avons conçu des méthodes, ouvert une cabane créative, écrit pour les enfants et appris environ mille métiers, dont facturation, référencement et choix de la bonne taille de police pour annoncer un événement auquel onze personnes s’inscriraient.
L’aventure s’est arrêtée. Je suis devenu père au foyer. Une fonction réelle, à temps complet, qui entre assez mal dans les menus déroulants de LinkedIn. Pendant quelques années, j’ai eu moins de réunions, davantage de lessives et aucun besoin de rédiger un compte rendu pour confirmer que tout le monde avait bien pris son goûter.
Puis la maladie est arrivée dans la famille. Les IRM, les rendez-vous, l’attente et cette manière étrange qu’a l’inquiétude de pouvoir remplir toute la maison tout en tenant dans un verre d’eau posé sur une table.
J’ai recommencé à faire de la musique comme quand j’avais quinze ans. J’ai écrit une chanson. Puis plusieurs. Sur la maladie, la famille, le travail, les souvenirs et les gens qu’on aime parfois de travers. En mai 2026, treize d’entre elles sont devenues Cocottes, le premier album de Pariparma.
Pariparma est un nom fabriqué avec Paris et Parme, où j’ai vécu. Il sonne vaguement italien, légèrement prétentieux et peut éventuellement faire penser à une marque de pâtes fraîches. Il me va assez bien.
Au même moment, je me suis remis à écrire sur LinkedIn. Après vingt ans dans des métiers sérieux, j’y raconte ce que j’y ai vu. Les prénoms changent. Les entreprises aussi. Je rapproche parfois deux scènes séparées par dix ans et quelques réorganisations. Tout est vrai à peu près.
Vu de loin, cela ressemble peut-être à une crise de la quarantaine. J’ai 43 ans, un nom d’artiste, un album et je publie presque tous les jours sur LinkedIn. Il manque encore le Hyrox, le matcha et le projet de partir vivre à Lanzarote, mais le dossier commence à être solide.
Je retourne pourtant beaucoup dans ma vie d’avant. Dans les open spaces, les parkings vides à 7 h 52, les comités, les TGV et les phrases de managers qui essaient de tenir debout avec trois mots anglais et un verre d’eau tiède. Pariparma vient de là.
Pendant longtemps, j’ai fabriqué la version officielle : le CV, la slide, le budget, le compte rendu que tout le monde valide parce que personne n’a envie de rouvrir la discussion.
Je m’intéresse désormais à ce qui dépasse. Une tasse oubliée. Un texto envoyé depuis la voiture. Deux ramettes sous un écran. La seconde de trop après une plaisanterie à la cantine.
À vingt ans, je voulais entrer dans les grandes pièces. À 43 ans, je regarde ce qui reste sur la table quand tout le monde est parti. J’ai fini par trouver une histoire dans les deux.
PARIPARMA